Laurence Devillairs, Vengeance, (Stock)

« Je ne pardonne pas. Ce n’est pas une incapacité, mais une volonté. »
Certaines injustices sont irréparables, leur violence impardonnable. Elles suscitent la colère, jusqu’au désir de se venger.
Mais personne n’ose l’avouer, car la vengeance n’a pas droit de cité : la sagesse la rejette, l’État la punit, la morale la condamne.
Il se pourrait pourtant qu’un tel désir soit l’unique moyen de retrouver l’honneur d’être soi quand on a été humilié. Cette aspiration n’at- elle pas le pouvoir de dénoncer l’impunité, de retourner la honte contre l’offenseur ?
Ni haine, ni pardon, ni loi du talion, vouloir se venger d’une injustice est un acte de libération.

Dans cet essai aussi radical que rigoureux, Laurence Devillairs explore le désir de vengeance, à l’appui de témoignages, d’oeuvres classiques et contemporaines, d’affaires et de procès récents. Elle s’attaque ainsi aux discours dominants qui valorisent le pardon et la réparation au détriment de la juste colère et de la lutte contre les abus de pouvoir.
Mettre enfin les victimes au centre de nos préoccupations demande peut-être de ne pas taire leur refus de pardonner.

Qui est Laurence Devillairs ?

Laurence Devillairs est normalienne, agrégée, docteure en philosophie, enseignante à Paris I, elle a soutenu une habilitation à diriger des recherches portant sur Pascal. Elle a récemment publié Être quelqu’un de bien. Philosophie du bien et du mal (Points, 2024) et La Splendeur du monde. Pourquoi nous ne savons plus voir (Points, 2025).

Le mot deLaurence Devillairs aux lycéens jurés:

« Chères lycéennes, chers lycéens,

Ce livre ne devait pas s’intituler Vengeance. Au départ, je voulais analyser la notion d’injustice : d’où elle vient, ce qu’elle fait à ceux qui la subissent, et comment la société la condamne ou, au contraire, la tait et même la perpétue.

J’ai donné un cours à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne pour les étudiants en Master 2 de droit sur cette question, j’ai lu et relu les philosophes qui, dans l’histoire, l’avait traitée, de Platon à Arendt, en passant par Aristote et Pascal. Mais j’avais le sentiment que je n’étais pas allée au bout de mon travail. Quelque chose manquait. Quoi donc ?

Ce qui manquait, c’est le rôle crucial que joue le désir de vengeance face à l’injustice subie.

C’est uniquement lorsque je me suis autorisée à ne pas pardonner que je suis revenue à la vie : je n’étais pas seulement ce qu’on avait fait de moi, ce qu’on m’avait imposé – la tyrannie, la peur, l’humiliation : j’étais moi, je n’appartenais qu’à moi, j’étais le sujet de ma vie, de mes envies et de mes pensées.

Tout cela, c’est le désir de vengeance qui me l’a fait regagner. Ce désir réside avant tout dans le refus de pardonner, de partager quoi que ce soit avec ceux qui vous ont avili. Ni haine, ni pardon, la vengeance est bien plus agir pour soi que contre ceux qui vous ont meurtri.

On se représente la vengeance comme une pulsion agressive, aveugle, le couteau entre les dents, l’esprit obsédé par le passé. Il n’en est rien. La vengeance étant un désir, elle est, par définition, tournée vers l’avenir et vers l’action. Vouloir se venger, c’est remettre du mouvement dans une vie arrêtée. Le simple fait de s’imaginer telle ou telle chose, de fomenter tel ou tel scénario de vengeance suffit.

Pourquoi ? Parce que, alors, on se voit agissant, et non plus seulement subissant ; on s’invente un futur, on retrouve la force et le goût de décider. C’est pourquoi le passage à l’acte n’est même pas nécessaire : l’acte, c’est de désirer à nouveau quand on n’a connu que la peur panique, quand on a oublié pendant des années qu’on avait le droit d’être soi et d’exister.

Ce sont ces facettes inconnues, négligées de la vengeance que j’ai voulu explorer. Je l’ai fait en partant donc de mon expérience personnelle, douloureuse, de l’injustice et de la violence. J’ai mis la philosophie à l’épreuve. Elle ne m’a pas abandonnée. Elle m’a soutenue dans mon effort pour expliquer, pour mettre des mots là où il y avait le chagrin et la colère.

Je vois dans le désir de vengeance la revendication de l’honneur d’être soi quand on a été nié et compté pour rien. La vengeance n’est pas rendre le mal pour le mal, mais refuser de laisser le monde aux mains des méchants, de ces puissants qui s’imaginent au-dessus de lois. La vengeance est ce qui brise le silence, celui qui tait les injustices, celui qui se fait le complice des tyrans.

A rebours d’une psychologie dominante qui impose l’obligation d’aller de l’avant en pardonnant, en tournant la page, je défends le droit des victimes à refuser toute réconciliation, tout dialogue avec ceux qui les ont offensées. »

Pour découvrir Laurence Devillairs

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-conversation-scientifique/la-vengeance-peut-elle-etre-juste-1461515