Yaël Gambarotto, La main qui tremble (L’observatoire)

Avons-nous besoin d’un chef tout-puissant?

13 juillet 2024 : Donald Trump, touché par une balle, se relève le poing levé en criant « Fight !». L’image fait le tour du monde. Voilà incarnée une certaine idée du pouvoir : la force, la toute-puissance, l’invulnérabilité.

Mais dans l’Iliade, Homère nous raconte une tout autre scène. Priam, le roi de Troie, s’agenouille devant Achille et tend vers lui des mains tremblantes pour réclamer le corps de son fils. Loin d’être un signe de faiblesse, ce geste désarme le héros grec et fait retomber sa colère.

Entre ces deux images, entre le poing serré et la main tremblante, se joue notre rapport au politique. Depuis Platon jusqu’aux démocraties modernes, nous avons construit un imaginaire du chef infaillible, invulnérable, quasi divin, qui menace toujours de basculer dans la violence totalitaire.

À rebours de cette obsession de la toute-puissance, Yaël Gambarotto propose de reconnaître la vulnérabilité constitutive du pouvoir politique. De Machiavel à The West Wing, de Tocqueville à Jacinda Ardern, il dessine les contours d’un autre art de gouverner : un éloge du chef qui doute et qui pleure, pour réinventer démocratiquement notre imaginaire de la force.

Qui est Yaël Gambarotto ?

Yaël Gambarotto est docteur en philosophie. Il enseigne la philosophie et les humanités politiques à Sciences Po. Spécialiste de Machiavel, de Hannah Arendt et de Claude Lefort, ses thématiques de travail sont la vulnérabilité politique, la question du pouvoir et de l’obéissance en démocratie, l’art de gouverner et la gestion politique du conflit. Il est l’auteur de Claude Lefort et la vulnérabilité du politique, Penser l’expérience moderne, L’harmattan, 2024

Le mot de Yaël Gambarotto aux lycéens jurés:

Chères lycéennes, chers lycéens,

Dans quelques mois, l’élection présidentielle française sera une nouvelle fois l’occasion pour les différents candidats en lice de confronter entre eux des projets politiques aux conceptions économiques et sociales variées, de débattre des urgences à traiter collectivement et de s’affronter sur les réformes prioritaires à mener.

Sans surprise, chacun de ces candidats se présentera comme étant le seul à même d’apporter les bonnes réponses, celui qui sait ce dont la France a besoin et qui réussira forcément là où les autres ont échoué avant lui. A coup sûr, la figure de l’homme providentiel (ou de la femme !) sera mobilisée de manière plus ou moins explicite durant la campagne.

Or, à l’origine de ce livre, il y a une question qui m’obsède depuis que j’ai commencé à m’intéresser à la politique et à la philosophie – c’est-à-dire à peu près au même âge que le vôtre – et qui n’est pas étrangère à cette actualité de l’élection présidentielle…

Cette question est à la fois simple dans sa formulation et extraordinairement complexe à aborder. La voici : pourquoi voulons-nous des chefs ? Ou plus précisément, de quel type de chefs croyons-nous avoir collectivement besoin en tant que société démocratique ?

J’ai en effet toujours été frappé du fait que nos représentations du politique – et de ceux qui l’incarnent – se fondent toujours sur un certain « imaginaire de la force ». Ce livre essaie justement de comprendre pourquoi nous avons été conduits à profondément associer la notion de pouvoir à une conception spécifique de la force, celle d’un pouvoir politique perçu comme infaillible, tout-puissant, invulnérable. Pourquoi, comme se demande La Boétie, nous désirons tant nous soumettre à ce fantasme d’une puissance infaillible du pouvoir ?

A partir des grandes théories de philosophie politique, mais aussi de la fiction et de l’actualité, je tente dans mon livre de déconstruire cette représentation de la force politique, de substituer à la conception du pouvoir fondée sur un fantasme de toute-puissance un autre imaginaire politique de la force, qui s’enracinerait non plus sur l’infaillibilité mais sur le principe de vulnérabilité.

Je propose ainsi de faire l’éloge d’une autre forme du pouvoir, qui se sait exposé à l’idée même de faille, un pouvoir qui ne se prétend pas invincible ou tout puissant mais qui se s’assume limité, fragile, bref humain.

D’autres questions surgissent alors : sommes-nous prêts à préférer un chef d’État qui confie ses doutes et admet ses erreurs ? Accepterions-nous d’être représentés par quelqu’un qui saura parfois dire qu’il ne sait pas ? Et si tel est le cas, comment parvenir alors à rendre désirable un tel imaginaire politique et démocratique du chef vulnérable ?

A toutes ces questions, ce livre n’apporte aucune réponse définitive. Il interroge mais n’offre aucune certitude. En cela, je m’attache à rester fidèle à ces mots du philosophe Claude Lefort, pour qui faire de la philosophie, c’était avant tout interroger, c’est-à-dire « faire son deuil du savoir et apprendre à l’épreuve de ce deuil ».

Car je suis persuadé que, comme la politique, la philosophie est une pratique fragile et vulnérable. J’espère de tout cœur que la lecture de ce livre vous en convaincra !

Pour découvrir Yaël Gambarotto:

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/avec-philosophie/le-pouvoir-et-la-peur-d-etre-faible-9240768